Le Noir: décoloniser l’anarchisme et défier l’hégémonie blanche

French translation of my article on de-colonising anarchism
By Dyhia Tadmut

L’apparition dans les rues du Caire, en janvier 2013, du Black Bloc égyptien a déclenché une candide euphorie dans les cercles anarchistes occidentaux. Aucun intérêt n’a été accordé à la ligne politique du Black Block – ou à son absence -, à ses stratégies ou à ses prises de positions sur le plan économique et social. Pour la majorité des anarchistes occidentaux, il leur a suffi que les membres du Black Bloc leur ressemblent et qu’ils soient vêtus comme eux pour susciter en leur sein une admiration inconditionnelle. Les pages Facebook des anarchistes israéliens furent inondées de photos d’activistes du Black Bloc en question. Parcourir la blogosphère des anarchistes américains, pendant cette période, donne l’impression que ce Black Bloc marquait la première rencontre que l’Égypte ait jamais connu avec l’anarchisme ou l’anti-autoritarisme.

Mais comme le soulignait l’écrivain américain Joshua Stephens, la réaction de joie exprimée par beaucoup d’anarchistes occidentaux pour le Black Bloc soulève des questions peu radieuses sur leur obsession de la forme et de la représentation, plutôt que sur le fond et les actions. En d’autres termes, ces anarchistes ne sont pas si différents des islamistes, qui se sont empressés de qualifier le Black Bloc de blasphématoire et d’impie à cause de leur style occidental. Par ailleurs, beaucoup de réactions ont été révélatrices de l’attitude orientaliste des anarchistes occidentaux, notamment par leur mépris pour l’histoire pourtant abondante de l’anarchisme en Égypte et au Moyen-Orient. Comme le démontre l’anarchiste égyptien Yasser Abdullah, l’anarchisme en Égypte remonte aux années 1870 et a nourri la révolte d’Urabi Pacha en 1881; les anarchistes grecques et italiens avaient aussi organisé des grèves et des manifestations avec les travailleurs égyptiens. Ces luttes sont nonchalamment écartées d’un revers de la main par ceux qui, aujourd’hui, font comme si ce Black Bloc était le premier groupe authentiquement radical qui ait honoré le sol égyptien.

Cet article tend à montrer que l’accueil superficiel fait en Égypte à ce Black Bloc n’est rien d’autre qu’un exemple de la nécessité pour « l’anarchisme blanc » de se démarquer d’une attitude orientaliste, dont la gauche occidentale n’est généralement pas exempte. Je démontrerai que cet échec est attribuable au fait que l’anarchisme occidental n’a pas complètement été décolonisé. Je commencerai par expliquer comment les conduites coloniales ont participé à ce que le camp des Républicains dans la révolution espagnole mette de côté la question du colonialisme espagnol en Afrique du Nord, au point que leur combat ait principalement été mené contre le fascisme métropolitain. Car si la révolution espagnole reste une référence pour les mouvements anarchistes actuels, il n’est pas surprenant qu’un tel comportement colonial ait conduit les mouvements contemporains à ignorer des siècles de luttes anti-autoritaires en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Un processus de décolonisation si incomplet signifie aussi que beaucoup de mouvements anarchistes occidentaux, tout comme leur discours, demeurent entièrement dominés par des Blancs, qui continuent à exclure les gens de couleur. Je soulignerai enfin que non seulement « l’anarchisme blanc » tend à ostraciser les gens de couleur, mais que l’accent qu’ils mettent sur une certaine imagerie et sur un style particulier conduit aussi à la marginalisation des handicapés et de ceux qui ne s’identifient pas nécessairement aux anarchistes, malgré leurs attitudes violemment anti-autoritaires. Enfin, l’article prendra l’organisation, Anarchists Against the Wall (Anarchistes contre le Mur) pour exemple spécifique des différentes faiblesses de l’anarchisme blanc, à savoir l’exclusivité, l’élitisme et son échec à défier adéquatement les privilèges des colons blancs.

Retour sur la Révolution espagnole

En dépit de la défaite ultime de la révolution espagnole, les anarchistes continuent à la considérer comme une source d’inspiration pour l’anarcho-syndicalisme et l’auto-gouvernance anti-hiérarchique. Ce fut une guerre disproportionnée contre une machine militaire puissante, soutenue et armée jusqu’aux dents par l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Néanmoins, aucun modèle anarchiste, aucune figure ni aucun événement important ne peuvent être exempt de toute critique (vertu distinguant l’anarchisme d’une grande partie de la gauche traditionnelle). Bien qu’elle soit un modèle d’inspiration, la révolution espagnole était loin d’être une parfaite utopie ; elle était marquée par de nombreuses anomalies et failles. Ce ne sera pas l’objet de cet article, néanmoins, il est nécessaire d’identifier ces manquements, en incluant la violation brutale des droits de l’Homme par les républicains, l’alliance contrainte entre les bourgeois et les staliniens, les conflits internes futiles, et bien d’autres erreurs stratégiques. Souvent, les révolutionnaires n’ont pas le luxe de choisir leurs alliés et le manque d’alternative au sein de la gauche les pousse dans bien des cas à accepter le soutien de pouvoirs idéologiquement opposés. Mais même en reconnaissant que personne ne s’attend à ce qu’une révolution soit entièrement pure, dans aucun cas les exécutions massives et la répression des libertés religieuses n’ont été condamnées. L’« erreur » stratégique et morale principale, sur laquelle je souhaiterais me focaliser, ici repose sur la question de la colonisation espagnole au Maroc et dans le Sahara occidental  – question absolument balayée par les explosions de violence en métropole d’alors.

Entièrement investis dans leur combat contre le fascisme et la tyrannie, les révolutionnaires ont ignoré le colonialisme espagnol, le fascisme comme la tyrannie répandues à travers la Méditerranée. Selon la plupart des narrations révolutionnaires, le niveau de déshumanisation de l’ « Autre » était tellement  élevé que le seul rôle laissé aux colonisés marocains était celui de mercenaires, souvent importés par le Général Franco pour écraser le Front populaire. Les références, quant à elles, utilisées par l’opinion pro-révolutionnaire pour évoquer les Marocains, se traduisaient, généralement, en termes racistes. Tout en admettant qu’il est difficile d’avancer que la solidarité mutuelle entre les révolutionnaires espagnols et les colonisés marocains ait pu changer l’issue de la guerre, il est tout aussi compliqué d’imaginer que cette solidarité n’ait jamais été prioritaire. Comme le souligne le défunt historien américain, Howard Zinn : « À court terme (et jusqu’ici l’histoire de l’Humanité a été constituée que de courts termes) les victimes, elles-mêmes désespérées et corrompues par la culture qui les opprime, sont, généralement, hostiles aux autres victimes ». D’un autre côté, l’anarchisme signifie par son essence le rejet et la lutte contre toute forme d’autorité et d’assujettissement, y compris le colonialisme et l’occupation. Pour pouvoir se considérer véritablement anti-autoritaire au sein du pouvoir colonial, tous les combats contre le fascisme et la dictature en métropole devaient donc être internationalisés et n’aurait pas dû se distinguer des luttes contre le fascisme et la tyrannie à l’étranger.

Revenir sur la révolution espagnole, alors que nous marquons son 77e anniversaire, est pertinent dans la mesure où les anarchistes ont encore à s’en approprier les principales leçons. À quelques exceptions près, les mouvements anarchistes occidentaux sont toujours principalement composés de Blancs, involontairement (ou peut-être sciemment) orientalistes, occidentalo-centriques, même élitistes, et peu chaleureux avec les personnes qui ne leur ressemblent pas. Ainsi, les luttes anti-autoritaires au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie sont généralement passées sous silence. Il faut cependant souligner que les anarchistes de couleur portent une responsabilité non négligeable dans leur vide relatif de corpus. Le livre exceptionnel de Maia Ramnath, Decolonizing Anarchism: An Antiauthoritarian History of India’s Liberation Struggle  et celui d’Ilham Khury Makdissi, The Eastern Mediterranean and the Making of Global Radicalism, 1860-1914 , font partie des rares tentatives de proposer une histoire alternative de l’anti-autoritarisme des régions oubliées de ce monde.

Sans étiquette

Ces livres sont la preuve que les luttes anti-autoritaires dans les pays en voie de développement sont antérieures au mouvement du Black Bloc en Égypte évoqué en début d’article. L’anarchisme n’est pas une étiquette, une marque ou un cachet, et en faire un effet de mode endommage sans commune mesure le mouvement. L’anarchisme est la croyance inébranlable, tel que l’écrit Alexander Berkman, que « vous êtes libre, que personne ne peut vous réduire en esclavage, vous commander, vous voler, ou vous imposer quoi que ce soit. Cela signifie que vous êtes libre de faire ce qu’il vous plait et qu’on ne peut vous imposer de faire une chose que vous ne voulez pas faire. » Cependant, l’obsession des intellectuels blancs avec les « -ismes » et leur tendance à trop conceptualiser et à placer les gens dans des catégories statistiques se traduit par l’exclusion de beaucoup d’anarchistes, seulement parce qu’ils ne se qualifient pas de la sorte et parce qu’ils n’ont tout simplement pas le style anarchiste occidental.

Les non-étiquettés

Les femmes que j’ai rencontrées le 15 juillet lors de la manifestation à Beer-Sheva, illustraient parfaitement cette situation. La manifestation s’inscrivait dans la grève nationale palestinienne contre le Plan Prawer – projet de loi de développement de la Knesset envisageant le déplacement forcé de plus de 40 000 Bédouins arabes hors de leurs terres ancestrales dans le désert du Néguev, au sud d’Israël, la confiscation de 800 000 dunams et la démolition de 35 villages palestiniens, soit disant « non reconnus ». Les femmes de la région avaient conduit la manifestation de leurs chants, avaient bloqué les routes et étaient restées, héroïquement, sur leur position contre l’occupation des militaires israéliens et de l’Unité Spéciale de Police – qui les rouaient de coups avec leurs matraques. Une photo emblématique, celle du sourire digne de Rouya Hzayel, âgée de 15 ans, lors de son arrestation, incarne l’attitude de défi des femmes palestiniennes. À la première attaque menée par la police d’occupation israélienne, les manifestants se sont regroupés pour reprendre les slogans militants menés par les femmes. Dans un élan viriliste, les « leaders » politiques patriarcaux, ceux-là même qui dirigent toutes les protestations dans les territoires occupés, ont essayé de disperser la manifestation afin d’éviter toute confrontation avec la police israélienne. Mais une fois encore, ce sont les bédouines, refusant de se taire et de rentrer chez elles, qui ont persisté à crier pour maintenir la manifestation jusqu’à la libération de tous les détenus. Enfin, alors que la protestation s’éteignait dans l’effervescence de la solidarité féministe, une palestinienne âgée, originaire de Al-Araqib, village bédouin démoli 53 fois lors des trois dernières années par l’occupation israélienne, s’écria : « Lorsqu’ils démolissent nos maisons, nous faisons du cimetière du village notre propre maison. Ils menacent de le détruire aussi, et bien, nous creuserons des tombes de nos propres mains et nous nous installerons à l’intérieur. Nous protégerons nos têtes et les tombes le reste ».

À l’occasion de cette manifestation les femmes du Néguev ont défié l’autorité coloniale de l’État occupant et l’hégémonie patriarcale locale. Elles ont tourné en ridicule les stéréotypes orientalistes – qui représentent les bédouines comme étant sans-voix et incapables de se mobiliser – et ont démontré qu’elles étaient libres de faire ce que bon leur semble. Une grande majorité de ces femmes n’ont sûrement ni jamais entendu parler d’Emma Goldman ni jamais lu les pamphlets de Pierre Kropotkine – certaines ne parlent même pas anglais. Pourtant, même si elles incarnent absolument la signification essentielle de l’anti-autoritarisme, ces femmes et d’autres figures similaires seront exclues du discours anarchiste dominant, parce qu’elles ne rentrent pas dans la définition étroite et complexe, dans les termes et les styles de vie occidentaux.

Et les handicapés…

Un autre groupe, entièrement marginalisé par nombre de cercles anarchistes, est celui des handicapés physiques – qui ne sont pas en mesure de jeter des cocktails molotov, de former des Black Blocs, de mener une vie d’anarchiste ou de s’écarter de la civilisation parce que dépendants dans leur vie de tous les jours des technologies modernes. Cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas être anti-autoritaires comme n’importe quelle autre personne en bonne santé, mais qu’ils ont des circonstances aggravantes et des besoins qu’il faut respecter et intégrer dans le mouvement anarchiste. Ils sont en mesure d’organiser des actions directes, des sit-ins, de mener des résistances passives et de faire de leur handicap une force et un avantage pour le groupe en entier. Ils ne devraient pas être marginalisés et traités avec condescendance. Et plutôt que de les renvoyer chez eux ou de les rejeter, leurs camarades devraient faire un effort supplémentaire pour leur faire, quand c’est possible, une place lors des manifestations. Les handicapés physiques sont généralement exclus des mouvements anarchistes et ne se sentent ni bien accueillis ni acceptés. Pourtant, pour que l’anarchisme soit vraiment unitaire et hétérogène, il doit adopter et intégrer en son sein des gens de couleur, des handicapés, des pauvres, des rebelles non-affiliés et tous ceux qui ne rentrent pas nécessairement dans la définition toute faite de l’anarchisme occidental, tel que le démontre l’exemple du Négeuv.

Anarchistes contre le Mur

Largement honoré et encensé en tant que groupe d’extrême gauche israélien le plus radical et le plus révolutionnaire, Anarchistes contre le Mur (ACM) est un parfait exemple des échecs et des travers de « l’anarchisme blanc ». Nous pourrions lutter côte-à-côte puisque les membres de l’ACM sont anti-sionistes, pour le retour des réfugiés palestiniens et pour un pays démocratique dans la Palestine historique, mais la majorité d’entre eux n’assume pas la critique de la réalité de leurs privilèges coloniaux de Blancs. Le but de la critique n’est ni de déprécier ni de mésestimer le travail accompli, ni encore moins de remettre en question leur courage moral ou leur résistance, mais d’éclairer les échecs et les travers au sein des groupes radicaux blancs de gauche. Cette critique du ACM est double : (a) au niveau institutionnel et (b) en questionnant la participation du groupe à la manifestation dans la Cisjordanie occupée.

Anarchistes contre le Mur est une organisation largement composée d’Israéliens ashkénazes blancs, bourgeois et éduqués, issus du cocon de Tel Aviv : un club VIP sectaire qui n’applique pas la démocratie directe. Beaucoup d’activistes mobilisés aux côtés de l’organisation ont dénoncé la prise de décision réservée à un nombre restreint de vétérans élus. Ils ont, certes, toujours souligné avoir conscience de leur privilèges, mais n’ont jamais reconnu qu’ils leurs étaient essentiels dans la vie de tous les jours et qu’ils leur permettaient un choix de mouvement beaucoup plus large. Par exemple, prendre la route depuis la rue 433 de Tel Aviv pour aller protester en Cisjordanie n’a rien d’un acte révolutionnaire en soi, pas plus qu’il n’est un défi aux privilèges israéliens. Faire le retour de Ramallah à Jérusalem à travers les checkpoints de Hizmeh, réservés aux citoyens israéliens, n’est pas plus révolutionnaire que d’aller manifester en Cisjordanie, pour se guérir du complexe du libérateur blanc, en ayant « conscience de ses privilèges ». Participer tous les vendredis aux manifestations libérales et « cool » de Nabi Saleh pour passer la journée entière à parler hébreu, près de la station-service sous les nuages de gaz lacrymogène, apparaît comme contre-productif.

Les anarchistes israéliens voient leur présence comme un acte charitable pour les villageois et une faveur pour la manifestation, comme si leur peau blanche et leur carte d’identité israéliennes étaient des attributs suprêmes en elles-mêmes. Mais même cela est faux. La plus grande manifestation hebdomadaire en Cisjordanie est Kafr Qaddoum, où ils ne sont que cinq à participer. L’affirmation, selon laquelle la présence des anarchistes israéliens protège les Palestiniens locaux lors de protestations, est absurde, puisque ce sont toujours les Palestiniens qui sont en première ligne et que leur présence ne change en rien la violence des forces de l’occupation. Grâce à leur citoyenneté, les anarchistes israéliens sont, à l’inverse des Palestiniens, privilégiés par la loi, même lorsqu’ils sont arrêtés ou blessés, ce qui fait de la mantra de la « co-résistance » une totale farce. Ainsi lorsque la journée s’achève après avoir esquivés quelques balles, aspirés du gaz lacrymogène et des sprays de skunk, pris quelques photos du drame, les anarchistes israéliens rentrent, par des routes réservées aux Juifs, passer une bonne soirée dans les bars de leur colonie de Tel Aviv. Tandis que les villageois palestiniens avec lesquels ils « co-résistent » tous les vendredis restent sous la menace imminente des raids de nuit et la contre-attaque des soldats de l’occupation israélienne.

Les anarchistes israéliens doivent prendre en considération le fait que leur participation aux manifestations en Cisjordanie ne menace en rien le système. S’ils rejetaient vraiment leurs privilèges cela impliquerait de se soumettre à la vie et la mort à la lutte des colonisés. Cela impliquerait que leurs actions les rendent indiscernables des villageois palestiniens avec lesquels ils « co-résistent ».

Pour cela, ils doivent abandonner leurs privilèges au sein de leur communauté. Et avant de participer à des manifestations en Cisjordanie, ils devraient en premier lieu reconnaître et travailler à démonter le système privilégié de leurs lieux de vie, s’attacher à apporter des changements au sein de leur communauté, mener des luttes longues et invisibles, celles qui ne sont pas diffusées sur YouTube, et se débarrasser du « fardeau de l’homme blanc ». Les Palestiniens le portent très bien sans leur aide. En attendant, ils font partie du système qui oppresse, colonise et asphyxie les Palestiniens. Et cette situation n’est pas prête d’évoluer car leur mode de vie dépend de ce même système.

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