Comment l’industrie des droits de l’homme sabote la libération de la Palestine

Publié sur TeleSur
Traduction : Jean-Marie Flémal

La création de l’Autorité palestinienne après la signature des accords de paix d’Oslo entre Israël et l’OLP a introduit des transformations structurelles dans la politique, la société et la lutte palestiniennes.

Le combat pour la libération s’est alors transformé en une quête diplomatique du statut d’État pour 22 pour 100 de la terre palestinienne ; la révolution était ainsi détournée et, progressivement, les masses palestiniennes étaient mises sur la touche de l’action politique en même temps que de l’espace public. Si la Première Intifada palestinienne avait représenté le point culminant de l’engagement populaire dans la politique de masse et l’action directe, les décennies qui ont suivi ont montré tout le contraire. Les gens ont été entraînés dans la marge, dépouillés de leur capacité d’action et transformés en spectateurs pendant qu’une petite élite négociait en leur nom tout en exploitant leurs sacrifices et en se faisant passer pour leur unique représentante légitime. Continue reading “Comment l’industrie des droits de l’homme sabote la libération de la Palestine”

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Le Noir: décoloniser l’anarchisme et défier l’hégémonie blanche

French translation of my article on de-colonising anarchism
By Dyhia Tadmut

L’apparition dans les rues du Caire, en janvier 2013, du Black Bloc égyptien a déclenché une candide euphorie dans les cercles anarchistes occidentaux. Aucun intérêt n’a été accordé à la ligne politique du Black Block – ou à son absence -, à ses stratégies ou à ses prises de positions sur le plan économique et social. Pour la majorité des anarchistes occidentaux, il leur a suffi que les membres du Black Bloc leur ressemblent et qu’ils soient vêtus comme eux pour susciter en leur sein une admiration inconditionnelle. Les pages Facebook des anarchistes israéliens furent inondées de photos d’activistes du Black Bloc en question. Parcourir la blogosphère des anarchistes américains, pendant cette période, donne l’impression que ce Black Bloc marquait la première rencontre que l’Égypte ait jamais connu avec l’anarchisme ou l’anti-autoritarisme.

Mais comme le soulignait l’écrivain américain Joshua Stephens, la réaction de joie exprimée par beaucoup d’anarchistes occidentaux pour le Black Bloc soulève des questions peu radieuses sur leur obsession de la forme et de la représentation, plutôt que sur le fond et les actions. En d’autres termes, ces anarchistes ne sont pas si différents des islamistes, qui se sont empressés de qualifier le Black Bloc de blasphématoire et d’impie à cause de leur style occidental. Par ailleurs, beaucoup de réactions ont été révélatrices de l’attitude orientaliste des anarchistes occidentaux, notamment par leur mépris pour l’histoire pourtant abondante de l’anarchisme en Égypte et au Moyen-Orient. Comme le démontre l’anarchiste égyptien Yasser Abdullah, l’anarchisme en Égypte remonte aux années 1870 et a nourri la révolte d’Urabi Pacha en 1881; les anarchistes grecques et italiens avaient aussi organisé des grèves et des manifestations avec les travailleurs égyptiens. Ces luttes sont nonchalamment écartées d’un revers de la main par ceux qui, aujourd’hui, font comme si ce Black Bloc était le premier groupe authentiquement radical qui ait honoré le sol égyptien.

Cet article tend à montrer que l’accueil superficiel fait en Égypte à ce Black Bloc n’est rien d’autre qu’un exemple de la nécessité pour « l’anarchisme blanc » de se démarquer d’une attitude orientaliste, dont la gauche occidentale n’est généralement pas exempte. Je démontrerai que cet échec est attribuable au fait que l’anarchisme occidental n’a pas complètement été décolonisé. Je commencerai par expliquer comment les conduites coloniales ont participé à ce que le camp des Républicains dans la révolution espagnole mette de côté la question du colonialisme espagnol en Afrique du Nord, au point que leur combat ait principalement été mené contre le fascisme métropolitain. Car si la révolution espagnole reste une référence pour les mouvements anarchistes actuels, il n’est pas surprenant qu’un tel comportement colonial ait conduit les mouvements contemporains à ignorer des siècles de luttes anti-autoritaires en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Un processus de décolonisation si incomplet signifie aussi que beaucoup de mouvements anarchistes occidentaux, tout comme leur discours, demeurent entièrement dominés par des Blancs, qui continuent à exclure les gens de couleur. Je soulignerai enfin que non seulement « l’anarchisme blanc » tend à ostraciser les gens de couleur, mais que l’accent qu’ils mettent sur une certaine imagerie et sur un style particulier conduit aussi à la marginalisation des handicapés et de ceux qui ne s’identifient pas nécessairement aux anarchistes, malgré leurs attitudes violemment anti-autoritaires. Enfin, l’article prendra l’organisation, Anarchists Against the Wall (Anarchistes contre le Mur) pour exemple spécifique des différentes faiblesses de l’anarchisme blanc, à savoir l’exclusivité, l’élitisme et son échec à défier adéquatement les privilèges des colons blancs.

Retour sur la Révolution espagnole

En dépit de la défaite ultime de la révolution espagnole, les anarchistes continuent à la considérer comme une source d’inspiration pour l’anarcho-syndicalisme et l’auto-gouvernance anti-hiérarchique. Ce fut une guerre disproportionnée contre une machine militaire puissante, soutenue et armée jusqu’aux dents par l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Néanmoins, aucun modèle anarchiste, aucune figure ni aucun événement important ne peuvent être exempt de toute critique (vertu distinguant l’anarchisme d’une grande partie de la gauche traditionnelle). Bien qu’elle soit un modèle d’inspiration, la révolution espagnole était loin d’être une parfaite utopie ; elle était marquée par de nombreuses anomalies et failles. Ce ne sera pas l’objet de cet article, néanmoins, il est nécessaire d’identifier ces manquements, en incluant la violation brutale des droits de l’Homme par les républicains, l’alliance contrainte entre les bourgeois et les staliniens, les conflits internes futiles, et bien d’autres erreurs stratégiques. Souvent, les révolutionnaires n’ont pas le luxe de choisir leurs alliés et le manque d’alternative au sein de la gauche les pousse dans bien des cas à accepter le soutien de pouvoirs idéologiquement opposés. Mais même en reconnaissant que personne ne s’attend à ce qu’une révolution soit entièrement pure, dans aucun cas les exécutions massives et la répression des libertés religieuses n’ont été condamnées. L’« erreur » stratégique et morale principale, sur laquelle je souhaiterais me focaliser, ici repose sur la question de la colonisation espagnole au Maroc et dans le Sahara occidental  – question absolument balayée par les explosions de violence en métropole d’alors.

Entièrement investis dans leur combat contre le fascisme et la tyrannie, les révolutionnaires ont ignoré le colonialisme espagnol, le fascisme comme la tyrannie répandues à travers la Méditerranée. Selon la plupart des narrations révolutionnaires, le niveau de déshumanisation de l’ « Autre » était tellement  élevé que le seul rôle laissé aux colonisés marocains était celui de mercenaires, souvent importés par le Général Franco pour écraser le Front populaire. Les références, quant à elles, utilisées par l’opinion pro-révolutionnaire pour évoquer les Marocains, se traduisaient, généralement, en termes racistes. Tout en admettant qu’il est difficile d’avancer que la solidarité mutuelle entre les révolutionnaires espagnols et les colonisés marocains ait pu changer l’issue de la guerre, il est tout aussi compliqué d’imaginer que cette solidarité n’ait jamais été prioritaire. Comme le souligne le défunt historien américain, Howard Zinn : « À court terme (et jusqu’ici l’histoire de l’Humanité a été constituée que de courts termes) les victimes, elles-mêmes désespérées et corrompues par la culture qui les opprime, sont, généralement, hostiles aux autres victimes ». D’un autre côté, l’anarchisme signifie par son essence le rejet et la lutte contre toute forme d’autorité et d’assujettissement, y compris le colonialisme et l’occupation. Pour pouvoir se considérer véritablement anti-autoritaire au sein du pouvoir colonial, tous les combats contre le fascisme et la dictature en métropole devaient donc être internationalisés et n’aurait pas dû se distinguer des luttes contre le fascisme et la tyrannie à l’étranger.

Revenir sur la révolution espagnole, alors que nous marquons son 77e anniversaire, est pertinent dans la mesure où les anarchistes ont encore à s’en approprier les principales leçons. À quelques exceptions près, les mouvements anarchistes occidentaux sont toujours principalement composés de Blancs, involontairement (ou peut-être sciemment) orientalistes, occidentalo-centriques, même élitistes, et peu chaleureux avec les personnes qui ne leur ressemblent pas. Ainsi, les luttes anti-autoritaires au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie sont généralement passées sous silence. Il faut cependant souligner que les anarchistes de couleur portent une responsabilité non négligeable dans leur vide relatif de corpus. Le livre exceptionnel de Maia Ramnath, Decolonizing Anarchism: An Antiauthoritarian History of India’s Liberation Struggle  et celui d’Ilham Khury Makdissi, The Eastern Mediterranean and the Making of Global Radicalism, 1860-1914 , font partie des rares tentatives de proposer une histoire alternative de l’anti-autoritarisme des régions oubliées de ce monde.

Sans étiquette

Ces livres sont la preuve que les luttes anti-autoritaires dans les pays en voie de développement sont antérieures au mouvement du Black Bloc en Égypte évoqué en début d’article. L’anarchisme n’est pas une étiquette, une marque ou un cachet, et en faire un effet de mode endommage sans commune mesure le mouvement. L’anarchisme est la croyance inébranlable, tel que l’écrit Alexander Berkman, que « vous êtes libre, que personne ne peut vous réduire en esclavage, vous commander, vous voler, ou vous imposer quoi que ce soit. Cela signifie que vous êtes libre de faire ce qu’il vous plait et qu’on ne peut vous imposer de faire une chose que vous ne voulez pas faire. » Cependant, l’obsession des intellectuels blancs avec les « -ismes » et leur tendance à trop conceptualiser et à placer les gens dans des catégories statistiques se traduit par l’exclusion de beaucoup d’anarchistes, seulement parce qu’ils ne se qualifient pas de la sorte et parce qu’ils n’ont tout simplement pas le style anarchiste occidental.

Les non-étiquettés

Les femmes que j’ai rencontrées le 15 juillet lors de la manifestation à Beer-Sheva, illustraient parfaitement cette situation. La manifestation s’inscrivait dans la grève nationale palestinienne contre le Plan Prawer – projet de loi de développement de la Knesset envisageant le déplacement forcé de plus de 40 000 Bédouins arabes hors de leurs terres ancestrales dans le désert du Néguev, au sud d’Israël, la confiscation de 800 000 dunams et la démolition de 35 villages palestiniens, soit disant « non reconnus ». Les femmes de la région avaient conduit la manifestation de leurs chants, avaient bloqué les routes et étaient restées, héroïquement, sur leur position contre l’occupation des militaires israéliens et de l’Unité Spéciale de Police – qui les rouaient de coups avec leurs matraques. Une photo emblématique, celle du sourire digne de Rouya Hzayel, âgée de 15 ans, lors de son arrestation, incarne l’attitude de défi des femmes palestiniennes. À la première attaque menée par la police d’occupation israélienne, les manifestants se sont regroupés pour reprendre les slogans militants menés par les femmes. Dans un élan viriliste, les « leaders » politiques patriarcaux, ceux-là même qui dirigent toutes les protestations dans les territoires occupés, ont essayé de disperser la manifestation afin d’éviter toute confrontation avec la police israélienne. Mais une fois encore, ce sont les bédouines, refusant de se taire et de rentrer chez elles, qui ont persisté à crier pour maintenir la manifestation jusqu’à la libération de tous les détenus. Enfin, alors que la protestation s’éteignait dans l’effervescence de la solidarité féministe, une palestinienne âgée, originaire de Al-Araqib, village bédouin démoli 53 fois lors des trois dernières années par l’occupation israélienne, s’écria : « Lorsqu’ils démolissent nos maisons, nous faisons du cimetière du village notre propre maison. Ils menacent de le détruire aussi, et bien, nous creuserons des tombes de nos propres mains et nous nous installerons à l’intérieur. Nous protégerons nos têtes et les tombes le reste ».

À l’occasion de cette manifestation les femmes du Néguev ont défié l’autorité coloniale de l’État occupant et l’hégémonie patriarcale locale. Elles ont tourné en ridicule les stéréotypes orientalistes – qui représentent les bédouines comme étant sans-voix et incapables de se mobiliser – et ont démontré qu’elles étaient libres de faire ce que bon leur semble. Une grande majorité de ces femmes n’ont sûrement ni jamais entendu parler d’Emma Goldman ni jamais lu les pamphlets de Pierre Kropotkine – certaines ne parlent même pas anglais. Pourtant, même si elles incarnent absolument la signification essentielle de l’anti-autoritarisme, ces femmes et d’autres figures similaires seront exclues du discours anarchiste dominant, parce qu’elles ne rentrent pas dans la définition étroite et complexe, dans les termes et les styles de vie occidentaux.

Et les handicapés…

Un autre groupe, entièrement marginalisé par nombre de cercles anarchistes, est celui des handicapés physiques – qui ne sont pas en mesure de jeter des cocktails molotov, de former des Black Blocs, de mener une vie d’anarchiste ou de s’écarter de la civilisation parce que dépendants dans leur vie de tous les jours des technologies modernes. Cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas être anti-autoritaires comme n’importe quelle autre personne en bonne santé, mais qu’ils ont des circonstances aggravantes et des besoins qu’il faut respecter et intégrer dans le mouvement anarchiste. Ils sont en mesure d’organiser des actions directes, des sit-ins, de mener des résistances passives et de faire de leur handicap une force et un avantage pour le groupe en entier. Ils ne devraient pas être marginalisés et traités avec condescendance. Et plutôt que de les renvoyer chez eux ou de les rejeter, leurs camarades devraient faire un effort supplémentaire pour leur faire, quand c’est possible, une place lors des manifestations. Les handicapés physiques sont généralement exclus des mouvements anarchistes et ne se sentent ni bien accueillis ni acceptés. Pourtant, pour que l’anarchisme soit vraiment unitaire et hétérogène, il doit adopter et intégrer en son sein des gens de couleur, des handicapés, des pauvres, des rebelles non-affiliés et tous ceux qui ne rentrent pas nécessairement dans la définition toute faite de l’anarchisme occidental, tel que le démontre l’exemple du Négeuv.

Anarchistes contre le Mur

Largement honoré et encensé en tant que groupe d’extrême gauche israélien le plus radical et le plus révolutionnaire, Anarchistes contre le Mur (ACM) est un parfait exemple des échecs et des travers de « l’anarchisme blanc ». Nous pourrions lutter côte-à-côte puisque les membres de l’ACM sont anti-sionistes, pour le retour des réfugiés palestiniens et pour un pays démocratique dans la Palestine historique, mais la majorité d’entre eux n’assume pas la critique de la réalité de leurs privilèges coloniaux de Blancs. Le but de la critique n’est ni de déprécier ni de mésestimer le travail accompli, ni encore moins de remettre en question leur courage moral ou leur résistance, mais d’éclairer les échecs et les travers au sein des groupes radicaux blancs de gauche. Cette critique du ACM est double : (a) au niveau institutionnel et (b) en questionnant la participation du groupe à la manifestation dans la Cisjordanie occupée.

Anarchistes contre le Mur est une organisation largement composée d’Israéliens ashkénazes blancs, bourgeois et éduqués, issus du cocon de Tel Aviv : un club VIP sectaire qui n’applique pas la démocratie directe. Beaucoup d’activistes mobilisés aux côtés de l’organisation ont dénoncé la prise de décision réservée à un nombre restreint de vétérans élus. Ils ont, certes, toujours souligné avoir conscience de leur privilèges, mais n’ont jamais reconnu qu’ils leurs étaient essentiels dans la vie de tous les jours et qu’ils leur permettaient un choix de mouvement beaucoup plus large. Par exemple, prendre la route depuis la rue 433 de Tel Aviv pour aller protester en Cisjordanie n’a rien d’un acte révolutionnaire en soi, pas plus qu’il n’est un défi aux privilèges israéliens. Faire le retour de Ramallah à Jérusalem à travers les checkpoints de Hizmeh, réservés aux citoyens israéliens, n’est pas plus révolutionnaire que d’aller manifester en Cisjordanie, pour se guérir du complexe du libérateur blanc, en ayant « conscience de ses privilèges ». Participer tous les vendredis aux manifestations libérales et « cool » de Nabi Saleh pour passer la journée entière à parler hébreu, près de la station-service sous les nuages de gaz lacrymogène, apparaît comme contre-productif.

Les anarchistes israéliens voient leur présence comme un acte charitable pour les villageois et une faveur pour la manifestation, comme si leur peau blanche et leur carte d’identité israéliennes étaient des attributs suprêmes en elles-mêmes. Mais même cela est faux. La plus grande manifestation hebdomadaire en Cisjordanie est Kafr Qaddoum, où ils ne sont que cinq à participer. L’affirmation, selon laquelle la présence des anarchistes israéliens protège les Palestiniens locaux lors de protestations, est absurde, puisque ce sont toujours les Palestiniens qui sont en première ligne et que leur présence ne change en rien la violence des forces de l’occupation. Grâce à leur citoyenneté, les anarchistes israéliens sont, à l’inverse des Palestiniens, privilégiés par la loi, même lorsqu’ils sont arrêtés ou blessés, ce qui fait de la mantra de la « co-résistance » une totale farce. Ainsi lorsque la journée s’achève après avoir esquivés quelques balles, aspirés du gaz lacrymogène et des sprays de skunk, pris quelques photos du drame, les anarchistes israéliens rentrent, par des routes réservées aux Juifs, passer une bonne soirée dans les bars de leur colonie de Tel Aviv. Tandis que les villageois palestiniens avec lesquels ils « co-résistent » tous les vendredis restent sous la menace imminente des raids de nuit et la contre-attaque des soldats de l’occupation israélienne.

Les anarchistes israéliens doivent prendre en considération le fait que leur participation aux manifestations en Cisjordanie ne menace en rien le système. S’ils rejetaient vraiment leurs privilèges cela impliquerait de se soumettre à la vie et la mort à la lutte des colonisés. Cela impliquerait que leurs actions les rendent indiscernables des villageois palestiniens avec lesquels ils « co-résistent ».

Pour cela, ils doivent abandonner leurs privilèges au sein de leur communauté. Et avant de participer à des manifestations en Cisjordanie, ils devraient en premier lieu reconnaître et travailler à démonter le système privilégié de leurs lieux de vie, s’attacher à apporter des changements au sein de leur communauté, mener des luttes longues et invisibles, celles qui ne sont pas diffusées sur YouTube, et se débarrasser du « fardeau de l’homme blanc ». Les Palestiniens le portent très bien sans leur aide. En attendant, ils font partie du système qui oppresse, colonise et asphyxie les Palestiniens. Et cette situation n’est pas prête d’évoluer car leur mode de vie dépend de ce même système.

Omar Aziz: Repose en victorieux

Budour Hassan
Traduit par: RÉVOLISATION ACTU
Anglais, originale
Arabe (par Leila Ahmad)

Le 17 Février 2013, les Comités locaux de coordination de la révolution syrienne ont rapporté que Omar Aziz, éminent intellectuel syrien, économiste, et de longue date dissident anarchiste, est mort d’une crise cardiaque à la prison centrale d’Adra. Détenu au secret par le renseignement de la Force aérienne depuis le 20 Novembre 2012, le grand et  – même malade – chaleureux coeur d’Omar Aziz ne pouvait pas supporter près de trois mois de détention dans les cachots infâmes du régime Assad. Les rapports de son décès sont apparus sur le deuxième anniversaire de la manifestation du marché Hariqa , lorsque 1.500 Syriens se sont engagés pour la première fois de ne pas être humilié en plein cœur du Vieux Damas. Aziz laisse derrière lui un riche héritage important de  contributions révolutionnaires intellectuelles, sociales et politiques ainsi qu’une révolution inachevée et un pays ayant un besoin désespéré de gens comme lui.

"Freedom for Omar Aziz", in a demonstration for Palestinian prisoner Samer Issawi on Feb. 6th in Jerusalem
“Liberté pour Omar Aziz” à une manifestation pour prisonnier palestinien Samer Issawi le 6 février à Jérusalem

Omar Aziz ne portait pas de masque de vendetta, et il n’a pas formé des groupes de Black Block. Il n’était pas obsédé par le fait de donner des interviews à la presse, et il n’a pas fait les gros titres des médias lors de son arrestation.

Il n’était pas un fils de la génération Facebook, mais à l’âge de 63 ans, son enthousiasme, sa motivation et son énergie digne d’un film de Robin des Bois n’ont été égalée par aucun de vingt et quelques autres sur scène avec lui.

À une époque où de nombreux militants ont été contraints de fuir, il a choisi de renoncer à sa sécurité aux Etats-Unis et retourner en Syrie pour participer à l’insurrection populaire qui a balayé le pays.

À une époque où la plupart des anti-impérialistes hurlaient sur l’effondrement de l’Etat syrien et le «détournement» d’une révolution qu’ils n’ont jamais soutenu, en premier lieu, Aziz et ses camarades ont lutté inlassablement en faveur de la liberté inconditionnelle contre toutes les formes de despotisme et d’hégémonie étatique.

Alors que la plupart des intellectuels laïques et modernistes ont pris une position ambigue ou passives et ont même dénoncé les manifestants dont les cortèges commençaient à marcher à partir de mosquées, Aziz et ses camarades ont créé le premier conseil local de Barzeh, à Damas. Les conseils locaux, une idée proposée et cristallisé par Aziz à la fin de 2011, sont des associations volontaires horizontales inspirées par les écrits de Rosa Luxemburg. Cette idée a ensuite été adoptée dans la plupart des zones libérées en Syrie.

Tandis que les intellectuels arabes et occidentaux les plus gauchistes donnaient –  comme des perroquets – des conférences sur les “masses” à partir de Foucault, Marx et Sartre au sommet de leur tour d’ivoire et dans un langage prétentieux et complexe, Aziz et ses camarades à Douma, Zabadani et Harasta donnaient vie à des textes morts et essayait de les mettre en pratique sur place au milieu de la répression.

Né dans une famille bourgeoise de Damas dans le quartier al-Amara, le 18 Février 1949 Omar Aziz était diplômé en économie à l’Université de Grenoble en France. Il a poursuivi une carrière réussie dans les technologies de l’information en Arabie saoudite et avait bâti une vie de famille stable. Peu après l’éruption du soulèvement populaire en Syrie, cependant, il est retourné à Damas et a rejoint l’insurrection en tant qu’activiste politique et en tant qu’un intellectuel, en ajoutant le rôle d’organisateur de communauté. “Abu Kamel», comme ses amis aimaient l’appeler, a refusé de rester confiné à son domicile et près de ses livres malgré son état de santé problématique. Il a écrit et a travaillé sur les questions relatives à la libre auto-organisation locale et la transition vers la démocratie. En outre, il a constamment visité les zones déchirées par la bataille dans la campagne de Damas, distribué de l’aide aux familles déplacées, fait des listes concrètes leurs besoins, et fait en sorte que la distribution de l’aide soit gérée correctement. En tant que cinéaste syrien et ancien prisonnier politique Orwa Nyrabia a dit: «Abu Kamel a travaillé comme un homme âgé d’une vingtaine d’années.”

Dans la Syrie d’Assad, où l’humanité et la libre pensée sont traités comme des crimes de terrorisme, il était prévisible que Omar Aziz soit finalement arrêté. Il a été enlevé à son domicile de Mazzeh Ouest le 20 Novembre 2012 à 16 heures. Et les annonces de sa mort ont été diffusé un jour avant son 64e anniversaire.

Il y a quelque chose d’une actualité tragique de la façon dont Omar Aziz prit congé de ce monde. Pour un homme qui a toujours choisi de travailler dans les coulisses et qui n’a jamais rivalisé de crédit et de gloire personnelle, sa mort ressemblait à sa vie. Il était silencieux et loin du glamour, mais il est venu tôt – trop tôt.

Omar Aziz évitait d’employer le terme «peuple» et écrivait “les humains” à la place. Son camarade Mohammad Sami al-Kayal écrit: “Il ne croyait pas dans« le peuple », ce jargon inventé par l’autorité pour maintenir son pouvoir. Il a vu des êtres humains qui vivent, prospèrent, et font jaillir leur potentiel. “Il pouvait envisager la continuation et l’incarnation d’Espinoza, des structures de Marx, et de la folie de Foucault dans les poings des habitants de Douma, les danses des jeunes de Barzeh, et dans les canons de fusil des chasseurs à Harasta.

Il dit un jour: «Nous avons fait mieux que les travailleurs de la Commune de Paris. Ils ont résisté pendant 70 jours et nous, nous tenons depuis un an et demi”

Omar Aziz a écrit à propos de l’importance d’établir des conseils locaux sur une base non-hiérarchiques et indépendants du contrôle de l’Etat, et il le fit bien longtemps avant la création de zones libérées en Syrie. Lorsque Aziz préparait son plan pour les conseils locaux, le soulèvement était encore largement pacifique, et la plupart du pays était sous le contrôle militaire du régime. À l’époque, il était bafoué et ignoré par ceux-là mêmes qui, plus tard adoptèrent son idée et s’en attribuèrent le mérite.

La vision de Omar Aziz du conseil local a été fondée sur la prémisse que les révolutions sont des événements exceptionnels où les êtres humains vivent dans deux fuseaux horaires parallèles: le temps de l’autorité et le temps de la révolution.Pour la révolution afin de sortir victorieux, il faut se libérer de la domination des autorités et s’impliquer dans tous les aspects de la vie des gens, et pas seulement dans des manifestations et de l’activisme politique.

Aziz espèrait que les conseils locaux deviendraient une alternative à l’Etat, mais il savait que leur formation dans les zones de sécurité très strictes serait plus difficile. Il a également prédit que cela prendrait du temps et des efforts pour convaincre les gens qu’ils peuvent se gouverner et de gérer leurs affaires de manière indépendante de l’État et sa bureaucratie. Aziz estimait que les conseils devraient s’employer à donner aux gens un espace d’expression collective, où chaque individu peut être impliqué politiquement dans le processus décisionnel. Pour que cela fonctionne, un réseau de solidarité et d’entraide entre les conseils locaux dans différents domaines doit être formé. En outre, le soutien logistique, matériel et psychologique pour les personnes déplacées et les familles des détenus devrait être de la responsabilité des conseils locaux, avec le soutien financier de l’opposition politique syrienne en exil.

Le document de Omar Aziz sur les conseils locaux constitue la pierre angulaire pour une auto-gouvernance indépendante dans la plupart des domaines qui se sont libérés du contrôle de régime.

Omar Aziz a dit à ses amis: «Si la révolution échoue, ma vie et celle de toute ma génération serait vide de sens … tout ce que nous avons rêvé et cru en aurait été une simple illusion.” Il est décédé avant d’avoir vu le triomphe de la révolution et de récolter les fruits de son œuvre magistrale. Les Syriens qui sont encore vivants doivent à Omar Aziz et aux dizaines de milliers de martyrs syriens une dette gigantesque. C’est une dette qui ne peut être payée qu’avec des larmes et des hommages de mobilisation. Rien de moins que de se battre comme un diable pour une Syrie libre suffirait.

Le simulacre de solidarité de la gauche israélienne

French translation of my article on the Zionist Left, by: MR pour ISM

Budour Hassan

Le 15 juillet, des milliers d’Israéliens ont marché dans Jérusalem Est occupée pour exprimer leur soutien à un “État” palestinien en Cisjordanie occupée et dans la Bande de Gaza. Dépeints par ses organisateurs israéliens comme une marche commune palestinienne-israélienne, avec des slogans de “lutte partagée” et de “solidarité“, la participation palestinienne à l’événement fut toutefois clairsemée – une fraction des participants étaient palestiniens.

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Cet événement a eu lieu quelques semaines après une marche similaire à Tel Aviv, et tandis que la marche de Jérusalem bénéficiait de davantage de publicité étant donné sa localisation, les deux événements révèlent les échecs de la prétendue solidarité de la “gauche” sioniste israélienne avec les Palestiniens.

Le terme de solidarité – un peu comme celui de coexistence – est tellement galvaudé dans le discours sioniste libéral qu’il n’a plus de signification. Le concept erroné de solidarité soulève la question : que veut dire solidarité, et plus précisément, quand une action menée par des Israéliens au nom du soutien aux Palestiniens peut-elle être considérée comme une action de véritable solidarité ?

Chaque occasion où des Israéliens affluent dans les rues en chantant “Fin de l’occupation” peut-elle être allègrement décrite comme de la solidarité ? Chaque circonstance où des Israéliens portent des drapeaux palestiniens doit-elle être extatiquement célébrée comme un coup de fouet majeur à la cause palestinienne ? Les Palestiniens doivent-ils être simplement reconnaissants qu’au milieu d’une accélération de la construction de colonies en Cisjordanie , y compris à Jérusalem Est, et d’un déferlement de racisme dans la société israélienne, il y ait toujours quelques voix israéliennes prêtes à “reconnaître” un État palestinien ?

Quand des gens en situation de privilège conçoivent et formulent une solution puis l’imposent à un peuple colonisé et occupé comme étant la seule solution viable et “la seule démarche constructive qui reste“, comme l’a présenté l’appel du 15 juillet, ce n’est pas de la solidarité mais plutôt une autre forme d’occupation. Solidarité signifie que vous ne dites pas aux gens ce que vous estimez être leur problème, et encore moins vous ne leur dites ce que vous pensez être la solution. Solidarité signifie qu’on n’est pas d’accord sur tout, ou même qu’on est d’accord sur une solution, mais qu’on se bat pour une cause partagée indépendamment des différences de point de vue.

Un semblant d’État sur 22% de la terre de la Palestine historique n’est pas ce pourquoi les Palestiniens se sont battus pendant plus de 63 ans, et le présenter comme tel dépouille les Palestiniens de leurs voix et de leur droit à décider de leur propre destin.

Beaucoup affirment pourtant que lutter au coude à coude avec la gauche sioniste élargit la base de soutien pour la Palestine et donne aux Palestiniens une occasion de débattre et de convaincre l’autre bord. Ce serait vrai si les sionistes considéraient les Palestiniens comme des partenaires égaux, mais on en est loin. L’idée de deux États pour deux peuples comme seule solution à l’impasse palestino-israélienne – extrêmement populaire parmi les sionistes libéraux – est présentée aux Palestiniens comme un point de vue isolé, exceptionnel, comme le sens de la droiture morale et la supériorité des sionistes de gauche qui leur garantit la légitimité de déterminer le problème, la solution et les moyens de parvenir à cette solution.

Une marche palestinienne-sioniste “commune” n’offre pas l’occasion d’engager un dialogue productif ; elle donne plutôt aux sionistes une occasion supplémentaire de marginaliser les voix des Palestiniens et d’enseigner aux Palestiniens comment ils doivent résister et ce qu’ils doivent accepter.

Ainsi, ces manifestations qui demandent ostensiblement l’égalité maintiennent en réalité le statut privilégié des Juifs israéliens. Et bien que de telles manifestations arrivent à attirer des milliers d’Israéliens une fois de temps en temps, elles n’élargissent pas réellement la base de soutien aux Palestiniens. Elles reflètent plutôt le soutien à une “solution” qui néglige le problème des réfugiés – le cœur de la lutte palestinienne -, fragmente la nation palestinienne et condamne les citoyens palestiniens en Israël à une infériorité et à une discrimination perpétuelles.

La solidarité ne se mesure pas au nombre ; il ne s’agit pas de combien de gens sont venus à une manifestation pro-palestinienne. Il s’agit du pourquoi ces gens sont venus. Lutter côte à côte avec cinquante Israéliens qui s’impliquent réellement pour la cause palestinienne est bien plus important et précieux que marcher à l’ombre de milliers d’Israéliens qui pensent que la Palestine, c’est simplement la Cisjordanie et la Bande de Gaza.

Sur sa page Facebook, la marche du 15 juillet à Jérusalem a titré en hébreu “Marcher pour l’indépendance de la Palestine“, tandis que la version arabe disait, “Ensemble vers la libération de la Palestine“. Il y a une énorme différence entre libération et “État indépendant“. La libération, pour les Palestiniens, signifie bien plus que l’établissement d’un bantoustan en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. L’écart entre la phraséologie en arabe et en hébreu est parlant mais il n’est ni nouveau ni rare pour les organisations israéliennes “de gauche” qui s’adressent au public palestinien dans un langage et un ton différent que ceux qu’elles utilisent pour s’adresser au public israélien.

Sur la petite centaine de Palestiniens qui a participé à la marche, beaucoup ont pu s’y joindre à cause de la perception fausse que l’objectif de cette marche était d’exiger la libération, plutôt que d’appeler à une “indépendance” bidon. De plus, des membres des comités populaires palestiniens de Sheikh Jarrah et de Silwan, dont les quartiers sont confrontés à des démolitions de maisons et à un processus de nettoyage ethnique silencieux et broyeur, disent qu’ils n’ont pas eu d’autre choix que de se joindre à la marche pour attirer l’attention sur leur lutte. Mais leur détresse a été exploitée par les organisateurs pour faire la publicité de la marche comme une “lutte commune“, marquer des points politiques et servir leurs visées de relations publiques.

Les contributions du Mouvement de Solidarité avec Sheikh Jarrah, l’organisateur principal de la marche du 15 juillet, ne doivent pas être minimisées. Les manifestations hebdomadaires qu’il a organisées à Sheikh Jarrah et à Al-Lydd ont mis en lumière la lutte des résidents palestiniens contre la politique israélienne systématique de démolition de maisons et d’expulsion. Les membres dirigeants duMouvement de Solidarité avec Sheikh Jarrah et autres organisations pacifistes de la gauche israélienne ont subi des attaques vicieuses de l’extrême-droite israélienne, y compris des menaces de mort et des accusations de trahison.

Ceci ne les place toutefois pas au-dessus de la critique. Tout leur activisme n’a pas réussi à toucher l’ensemble de la société palestinienne ni à l’impliquer. Leurs manifestations sont dominées par des sionistes libéraux laïques blancs, et la voix palestinienne, qu’ils disent vouloir faire entendre, est inaudible au milieu du chœur des slogans en hébreu sur la paix et la coexistence. Et même les slogans et les affiches qui ont été brandies pendant les manifestations avaient été décidés à l’avance par les organisateurs israéliens, transformant les protestations en une routine fastidieuse, douloureusement prévisible et élitiste.

Pour résumer, la “solidarité” israélienne est une épée à double tranchant. Elle a le potentiel de faire avancer la cause palestinienne, d’influencer l’opinion publique israélienne et de rendre visible la lutte palestinienne dans les grands médias. Cependant, le risque est grand que des groupes détournent le mouvement croissant de la résistance populaire palestinienne sous le masque de la solidarité et de la coexistence.

Qu’il y ait une marée montante d’extrémisme flagrant parmi les élites israéliennes au pouvoir et dans la société au sens large ne signifie pas que les Palestiniens doivent acclamer avec reconnaissance des “compromis” sionistes de centre mou.

La solidarité n’est ni un acte de charité ni un festival de discours vantards et de rhétorique vide. C’est une obligation morale qui doit être menée avec un engagement entier, indéfectible et inconditionnel.

Ceux qui recherchent les remerciements et la gratitude feraient mieux de rester dans leurs confortables fauteuils à Tel Aviv. Les tentatives d’exploiter la détresse palestinienne pour des motifs politiques et pour transformer la cause palestinienne d’une lutte pour les droits de l’homme, la justice, la liberté et l’égalité en un défilé de fausse indépendance et de clichés doivent être dénoncées et combattues.

Vidéo de la marche du 15 juillet à Jérusalem Est occupée